Documents

à quatre orgues

Article paru dans La Tribune de l'Orgue No. 66/2, en juin 2014.

Le 19 avril dernier, pour la veille de Pâques et dans le cadre des habituels concerts du samedi à 17h, quatre orgues sonnaient ensemble dans l'église Saint-François de Lausanne, sous les doigts de Martine Raymond, Gaël Liardon, Valentin Villard et l'auteur de ces lignes, titulaire des lieux. Une expérience d'ordinaire réalisable seulement dans les très rares églises équipées de quatre instruments, et exceptionnellement partout ailleurs en important les instruments manquants. En l'occurrence, deux instruments ont été installés au centre de la nef, entre la chaire et la chapelle de Billens, pour venir prêter main-forte aux célèbres grandes orgues de tribune et à l'orgue de choeur. La fête fut belle, avec un public venu en nombre suffisant pour occuper chaque place assise du lieu et quatre organistes ravis de jouer les dompteurs de réverbération ! Mais de l'ébauche de ce projet périlleux à sa réalisation, tout ne fut pas toujours évident. Recensement des écueils rencontrés, en imaginant que ce partage servira peut-être à quelques-uns…

Trouver de la musique

La première question qui apparaît en planifiant un concert à quatre orgues est probablement celle du répertoire. Dans le cas présent, une pièce était directement liée au projet du concert : la Petite Méditation pour quatre orgues Op. 39 Nr. 31 de Valentin Villard. Il s'agit d'une œuvre écrite pour Orgelpark à Amsterdam et jamais rejouée depuis sa création hollandaise. D'une durée d'environ 10 minutes, elle plonge tout d'abord d'auditeur dans un bain d'harmonies douces et glissantes, jouant l'alternance de décalages subtils et de consonances lumineuses. La partie centrale, plus vive, voit des jeux de dialogues s'organiser entre les différents instruments. Le traitement orchestral des orgues exploite magnifiquement les possibilités que seule l'interprétation à plusieurs peut offrir : des superpositions de divers types d'articulations (des sons liés, d'autres détachés) créent par exemple de beaux effets de résonnances. L'œuvre se conclut dans un retour au calme initial. Précisons que l'exécution de chacune des parties ne présente pas de grandes difficultés techniques et qu'une click track fournie par le compositeur résout les problèmes de synchronisation. Nous y reviendrons…

Pour choisir le reste du programme, trois idées se sont rapidement imposées : jouer un peu de musique d'Einsiedeln, haut lieu helvétique de la discipline, aller chercher chez Giovanni Gabrieli quelques démonstrations magistrales de haute voltige polyphonique, et se partager un peu de musique d'orgue initialement prévue pour un seul interprète, pour démontrer que les grands instruments (que l'on nomme du reste pour cette raison « grandes orgues » en français) sont en fait des instruments multiples. De manière plus globale, on peut aussi considérer que l'apanage du jeu à plusieurs orgues est l'addition de la possibilité d'émettre des sons d'endroits éloignés et de pouvoir le faire avec l'aide de plusieurs cerveaux ! Pour ce qui est de la distance entre les sources sonores, il est donc bon de veiller à mettre en valeur dans les différentes pièces tant la capacité à jouer ensemble, à mettre l'auditeur au centre du son, que celle à dialoguer. Quant aux ressources supplémentaires en capacités cognitives, il ne faut pas oublier que l'auditeur ne conserve pour sa part qu'une seule tête et paire d'oreilles pour recevoir le tout ! Inutile donc de surcharger chaque organiste. La complexité musicale finale dépassant presque immanquablement les possibilités de compréhension du public, il est préférable de donner à chacun un nombre limité de voix, pour que chaque ligne bénéficie de toutes les attentions de son interprète.

Le choix des orgues

A moins de disposer de quatre instruments permanents dans l'église, le deuxième problème à résoudre est celui des orgues eux-mêmes. Bien entendu, les différents instruments doivent avoir une certaine relation entre leurs volumes sonores respectifs. A Saint-François, il était évident que les grandes orgues allaient être utilisées en sous-régime, mais malgré tout il fallait trouver des instruments complémentaires relativement sonores. Les possibilités d'accordage aisé des orgues entre eux a aussi participé à la sélection. Il est à noter que les distances adoucissent les petites différences de diapason : dans de grandes acoustiques la justesse est forcément relative, le son baissant durant sa réverbération. Malgré cette tolérance, qui permet par exemple de faire cohabiter des tempéraments quelque peu différents, l'option des orgues-coffre a été écartée pour cette question d'accordage. Ayant un vent très fragile, leur diapason bouge en fonction des différences de consommation d'air liées au nombre de registres tirés… bonjour le casse-tête pour celui qui serait tenté d'accorder plusieurs instruments de ce type ensemble !

Finalement, c'est la maison Kuhn qui a mis à disposition deux positifs de six jeux (bourdon 8‘, dessus de gambe 8', flûte 4‘, principal 2', petite quinte, cymbale) pour l'occasion. Construits pour être aisément déplacés et suppléer de grands instruments lors de travaux d'entretien, ils remplissaient au mieux le cahier des charges établi. C'est évidemment du côté des différences de timbres qu'ils étaient les plus limités, mais les instruments en place disposaient largement de quoi combler cette carence-ci.

Jouer ensemble

Bien que capital aussi, nous n'évoquerons pas ici le mode de sélection des organistes… à chacun son secret professionnel ! Par contre, une fois réunis, encore faut-il parvenir à les faire jouer ensemble. Avouons-le, c'est bien là que les plus grandes difficultés se sont présentées. Tous les organistes le savent, s'il est un instrument d'accompagnement privilégié, l'orgue demeure très exigeant dans la pratique de la musique d'ensemble. Même avec une traction mécanique, même si le son débute précisément avec l'abaissement de la touche, la pleine mise en vibration de la colonne d'air des tuyaux à bouche les plus longs prend un peu de temps et donne une sensation de retard : premier problème. L'organiste est rarement bien placé pour entendre la globalité du son de son instrument et entre la perception indirecte des grands instruments et celle trop proche des petits, pas facile de jouer lorsque l'on ne s'entend pas, ou que l'on n'entend pas les autres : deuxième problème. Et comme tout le monde le sait, avec ses 300 mètres par seconde l'onde sonore n'est pas la plus véloce ; alors ceci cumulé aux obstacles que sont les murs, colonnes ou voûtes générant moult réverbérations, jouer à distance dans une église relève toujours de l'épreuve de force dans la douce appréciation de l'anticipation nécessaire : troisième problème.

La liste pourrait s'allonger, chacun a probablement déjà expérimenté ces difficultés avec un chanteur, un choeur ou un instrumentiste. Dans une relation binaire, la solution courante est de désigner clairement celui qui conduit et celui qui suit. A quatre, pour l'avoir essayé, c'est nettement moins concluant, et même franchement insuffisant dans un lieu aux dimensions de Saint-François ! Evoquée ci-dessus, la « click track » préparée par Valentin Villard pour sa pièce et essayée à la première répétition s'est révélée être la solution idéale, au point d'avoir été, au fil du travail, finalement adoptée pour toutes les autres pièces du concert. Mais qu'est-ce qu'une « click track » ? Littéralement une « piste sonore de clics », que l'on pourrait peut-être désignée par le terme de « métronome programmé ». Concrètement, il s'agit d'un enregistrement audio spécifiquement préparé pour chaque pièce, que le musicien écoute via une oreillette en jouant et dans laquelle il entend une voix battant la mesure : « Un, deux, trois, quatre, un, deux, trois, quatre, un… ». Par rapport à un simple métronome qui bat à la même vitesse en permanence, ceci permet au moment de l'enregistrement de la « click track » de prévoir des changements de mesure ou de tempi, des ralentandi ou accelerandi. Il est par contre capital au moment de l'interprétation de débuter à la première mesure prévue et de n'ajouter aucun temps, sous peine d'avoir ensuite des décalages à chaque changement de pulsation.

Idéologiquement cette solution peut sembler triviale, castratrice de tout élan artistique spontané. Jouer au métronome en concert, vous n'y pensez pas ! Et cependant, dans la pratique la « click track » s'est révélée libératrice. Elle s'est du reste imposée sur presque toutes les scènes de musiques contemporaines, qu'il s'agisse de manifestations pointues comme les festivals Présences ou Archipel, ou nettement plus populaires comme les Paléo ou Montreux Jazz ! Dans le cadre d'un concert à quatre orgues, cette béquille n'a bien entendu rien d'historique, les musiciens du passé se débrouillant en général avec des miroirs et un chef. Mais avec un programme éclectique tout à fait contemporain, mêlant des œuvres du 17e siècle au 21e, se priver d'un outil aussi efficace et simple eût été ridicule. Efficace, car une fois le souci du maintien de la pulsation délégué à l'enregistrement, chaque musicien peut jouer bien plus librement. Il n'a plus ce souci de transmettre par son jeu sa pulsation à ses collègues. De manière un peu contradictoire, l'interprétation s'en trouve donc moins « métronomique », chacun gagnant un peu de liberté dans le cadre de cette pulsation commune. Simple ensuite, car avec les moyens actuels, fabriquer une « click track » et la diffuser relève du jeu d'enfant. Pour ce concert, les seuls outils nécessaires ont été : un smartphone, un ordinateur, un ampli multi-casques, des câbles audio et quatre paires d'écouteurs. Compte tenu des nombreuses questions pratiques posées par des collègues en fin de concert, voici un petit mode d'emploi :

Do it yourself…

Première étape : enregistrer la « click track ». Pour ceci, une personne doit s'enregistrer en disant la pulsation de toute la pièce. Pour s'aider, il est vivement conseillé d'écouter avec un casque durant l'enregistrement soit un métronome (s'il n'y a pas de changement de tempo), soit un enregistrement de la pièce, soit une « click track » programmée. Concrètement, pour cette dernière option, il existe plusieurs applications pour smartphone qui permettent de programmer un métronome à telle vitesse durant tant de mesures, puis à telle vitesse pour les suivants, etc. avec variation du tempo ou non dans chaque section ! « Clockwork » a dans notre cas parfaitement rempli cette tâche. L'essentiel durant cet enregistrement est d'avoir une métrique parfaitement régulière là où le tempo ne change pas, et d'avoir les justes proportions entre les parties de différents tempi. Si au moment de l'interprétation il s'avérait que le tout est trop rapide ou trop lent, un logiciel de retouche audio (par exemple Audacitiy, gratuit et multi-plateforme) permettra en deux coups de souris de ralentir ou de l'accélérer toute la plage. L'enregistrement d'une « click track » vocale prend certes quelques minutes (la durée de la pièce si on ne fait pas d'erreur !), mais a plusieurs avantages sur le simple « toc » répété du métronome. Outre le fait qu'il permet de prévoir des changements de vitesse, il offre la possibilité de nommer chaque temps de la mesure, ou même de remplacer ponctuellement le « un » du premier temps par le numéro de la mesure en cours. Dans la musique d'ensemble, si des tenues ou des périodes de silence s'étendent sur plusieurs mesures, il est bien rassurant de pouvoir ainsi se repérer aisément dans la pièce !

Seconde étape : diffuser la « click track ». Pour cela il faut un lecteur audio (un lecteur mp3, un ordinateur, un smartphone…), un ampli multi-casques qui permet d'envoyer le même signal vers plusieurs personnes, les mètres de câble nécessaires pour atteindre chaque musicien et un casque ou une oreillette à chaque bout ! L'ampli multi-pistes sans fil et les casques correspondants sont bien entendu aussi possibles, mais ce matériel-ci est nettement plus cher et n'apporte pas grand-chose dans le cas de musiciens statiques, en l'occurrence forcément immobilisés à leurs claviers ! Dans le cadre du concert lausannois, comme les organistes se sont en plus déplacés entre chaque pièce pour passer chacun sur chaque orgue, une personne extérieure s'est chargée de lancer les différents enregistrements. Entre les changements de registres, le réglage des bancs, le déplacement de la pile de partitions de chacun, cette aide s'est avérée précieuse pour garder un semblant de rythme entre les différentes pièces !

C'est sur ces considérations très pratiques que ce compte rendu s'achève. En espérant qu'à la lecture de cette description et de ces conseils l'expérience du « multi-orgues » tente d'autres personnes, de l'étape du projet à celle de la réalisation.

Annexe :

Programme du concert du 19 avril :
Du premier dimanche de l'année au jour de Pâques

  • J. S. Bach : Nun komm der Heiden Heiland BWV 659
  • J. S. Bach : Nun komm der Heiden Heiland BWV 660
  • J. S. Bach : Nun komm der Heiden Heiland BWV 661
  • V. Villard : Petite méditation sur le mystère de la nativité (création suisse)
  • G. Gabrieli : Canzon à 12 *
  • M. Müller : Sonata per il Santo Natale
  • M. Müller : Sonata per la festa di Pasqua
  • G. Gabrieli : Canzon à 8 *

* arrangements à 4 orgues disponibles dans les partitions !